sur L’EVOLUTION
DE meS RECHERCHES
Mioara Mugur-Schächter
20
juin 2009, Neuilly-sur-Seine, France
Dès mes premiers contacts avec la mécanique
quantique, en tant qu’étudiante, j’ai été fortement intéressée par cette
théorie, par le caractère singulier de sa formulation mathématique, par les
significations cryptiques que l'on devine être incorporées à cette formulation
et par les problèmes d’interprétation que cette théorie soulève depuis sa
naissance même.
La période 1964-1979
Invalidation de deux théorèmes
d'impossibilité (von Neumann, Wigner) et
refus du théorème de non
localité de Bell.
Ma thèse de physique théorique a été élaborée sous
la direction de Louis de Broglie. Elle s’intitule Etude du caractère complet de la mécanique quantique. Cette thèse,
publiée en 1964 chez Gauthiers Villars dans la collection Les grands problèmes des sciences avec une préface de Louis de
Broglie (1) [1],
contient la première invalidation prouvée – et à ce jour la plus élaborée – du
fameux théorème de von Neumann[2]
selon lequel une théorie des microétats "plus complète" que la
mécanique quantique et compatible avec celle-ci, serait à jamais impossible. Ce
théorème était regardé comme l’institutionnalisation du fameux "problème d'impossibilité
de paramètres cachés".
Je signale que ma thèse – dont le caractère dominant est de nature logique
– contenait déjà aussi des analyses épistémologiques qui mettaient le
formalisme quantique en relation avec les
processus humains de conceptualisation impliqués dans l'expression
mathématique d'une théorie d'un domaine de faits physiques.
Après la soutenance de ma Thèse mes recherches sur
les fondements de la mécanique quantique ont continué à l’Université de Reims
où – en qualité de professeur de théories physiques – j’ai fondé en 1971 le Laboratoire de Mécanique Quantique et Structures de l’Information que
j’ai dirigé jusqu’en 1997. Ces recherches m’ont conduite à approfondir la
théorie des mesures quantiques : Comment arrive-t-on à "mesurer"
des grandeurs assignées à des entités microscopiques – des états de
microsystèmes (ou microétats) – que l’on
ne peut pas percevoir et qui en outre sont essentiellement instables selon
la définition même du concept de microétat
[3]?
Comment, à l’aide de quelle stratégie cognitive, à l’aide de quelles opérations
physiques associées à quelle organisation de concepts-appareils-opérations-codages,
arrive-t-on à construire une structure de connaissances concernant des
microétats, qui puisse conduire à des prévisions d’une précision aussi impensable que celles qu’offre le
formalisme quantique?
Ces questions m’ont naturellement conduite vers la
théorie des probabilités et vers la théorie des communications d'informations
de Shannon. Ainsi [(mécanique
quantique)+(théorie des probabilités)+(théorie des communications
d'informations)] ont bientôt
constitué dans mon esprit un seul tout où je cherchais à expliciter une
cohérence à la fois logique et épistémologique.
Parmi les travaux publiés au cours de la période qui
a suivi la publication de ma thèse, je ne mentionne ici que ceux ((2),(3)) qui
établissent une deuxième invalidation importante, celle du théorème de E.P.
Wigner [4]
selon lequel il ne serait pas possible de construire une probabilité conjointe
d’une valeur de position et d’une valeur de quantité de mouvement assignées à
un microétat, qui soit compatible avec le formalisme quantique. Ces deux
travaux (surtout le premier) contiennent à nouveau des analyses où le
formalisme quantique est mis en relation explicite avec les actions
opérationnelles-conceptuelles qui sont impliquées.
Malgré la réalisation de cette deuxième
invalidation, la période qui a suivi ma thèse m’apparaît rétroactivement comme très
lente et laborieuse, comme entachée d'une nuance d’impotence. Je ne réussissais
pas à expliciter la stratégie cognitive qui se trouve nécessairement
incorporée dans le formalisme quantique, puisque celui-ci est performant (je
postulais cela). Corrélativement, je n'arrivais pas non plus à véritablement
comprendre le statut conceptuel de cette mécanique
quantique que pourtant je connaissais déjà à fond et que j’enseignais : en quel
sens, exactement, "décrit"-elle des microétats? Je ne savais même pas
clairement ce que je cherchais, ce qu’il aurait fallu avoir trouvé pour dire
que j’ai compris cette théorie; lorsque cette question surgissait dans mon
esprit, ce qu'elle y produisait en tant que réponse n'était qu'une place
obscure où tremblaient mollement des contours fuyants et flous.
Cette longue période opaque n’a pris fin qu’en
juin 1979. Elle a pris fin brusquement, de la manière suivante. A l’occasion du
centenaire de la naissance d’Einstein j’ai été invitée à exposer ma vue
concernant le théorème de non-localité de Bell, dans le cadre d’une Table Ronde
organisée au Collège de France. Chaque participant disposait de 20 minutes
d’exposé. J’ai écrit les 14 pages de mon intervention (4) d’un seul trait et en
un seul jour.
Or ce bref texte s’est avéré être une
formulation de l'essence d'un programme que, depuis, je n’ai jamais cessé de
développer. Les questionnements formés au cours des 15 années qui avaient suivi
ma thèse, avaient subi lors de la rédaction de ce texte un processus quasi
instantané de précipitation en un ensemble de refus et de problèmes clairement énoncés.
J’y montrais comment, dans cette question de "localité" qui à
l’époque secouait l'entière communauté des physiciens, les sens des mots étaient
mal contrôlés et prêtaient à une foule de confusions qui s'opposaient à une adhésion
décidée à la conclusion du théorème
de Bell, même si la preuve mathématique semblait ne pas être critiquable. Et je
mettais en évidence une nécessité qui déjà me paraissait urgente, d'atteindre la
zone encore très obscure où les racines de la logique et celles des probabilités
doivent s'unir en certains traits épistémologiques encore inconnus mais très
fondamentaux qui, implicitement, gouvernent sans doute l’organisation de la
strate primordiale des savoirs humains; donc aussi, en particulier, l'organisation
du type de savoirs contenu dans le formalisme quantique.
La période 1984-1994
Critiques et constructions
parcellaires concernant
la mécanique quantique, les probabilités et la théorie des communications,
et impliquant des traits épistémologiques
à partir de 1979 le substrat de mes travaux fut investi
par des questions à caractère résolument épistémologique : à quels principes ou règles implicites commandant
les processus de construction de connaissances obéissent les formalismes de la
mécanique quantique fondamentale, dans la théorie des probabilités, de la
théorie des communications d'informations? Ces principes ou règles pourraient-ils
être explicités et normés?
Bien entendu, les structures mathématiques
que j’avais appris à connaître ont continué à jouer un rôle majeur, de
référence, d’orientation, et même d’objet d'éventuelle novation. Mais mon but
majeur devenait épistémologique; épistémologique et constructif-normatif-unifiant.
J’avais cessé d'être intéressée par
l'invalidation ponctuelle de telle ou telle démonstration particulière. La
nature et l'extension de mon objectif avaient muté. Via le traitement de
problèmes particuliers, je recherchais désormais à structurer une façon explicite et générale de
conceptualiser qui puisse exclure a priori, par construction, l'émergence
de raisonnements qui par la suite prêtent le flanc à des invalidations ou
s'égarent indéfiniment dans des labyrinthes conceptuels clos par des impasses.
Je recherchais un système de normes pour conceptualiser de manière libre mais protégée.
Je cherchais à ériger un mode de conceptualisation doté d'une parfaite
transparence qui permette de percevoir comment,
lors de chaque pas de conceptualisation, peuvent s'insérer des germes
d'ambiguïtés et comment l'installation
de tout tel germe peut être prévenue de
manière méthodologique afin de bannir
par construction toute possibilité de développements fallacieux qui
empêtreraient l'entendement dans de faux problèmes et des paradoxes.
Je voulais qu'en outre ces normes
méthodologiques préventives exposées à tous les regards, permissent aussi de re-construire toute construction
conceptuelle déjà accomplie qui, lorsqu'elle est analysée à la lumière de ces
normes, apparaît comme viciée par l'insertion implicite de quelque germe de possibilité
de développements fallacieux.
évidemment, ce but complexe ne se formait lui-même que
progressivement, par le traitement effectif de problèmes particuliers.
Les étapes révélatrices les plus
importantes se sont accomplies à l'occasion de (a) la construction d'une "fonctionnelle d'opacité d'une
statistique face à la loi de probabilité qui agit", (b) par l'explicitation de la structure d' "arbre de
probabilité d'un microétat", (c)
par la mise en évidence de la structure logique impliquée dans le formalisme
quantique, et enfin (d) lors d'une
représentation du formalisme de la mécanique quantique fondamentale comme un
calcul mathématique avec les contenus sémantiques des descriptions de
microétats.
(a) La fonctionnelle d'opacité
Entre 1979
et 1982 j’ai pu résoudre le problème suivant: établir une définition mathématique de la relation entre le concept d’entropie
statistique défini par Boltzmann à l'intérieur de la physique, et le concept d’entropie
"informationnelle" d'une loi de probabilité défini par Shannon. En
effet il me paraissait impensable que la quasi parfaite similitude formelle
entre deux concepts aussi différents dans leurs contenus sémantiques, puisse
être une coïncidence.
La définition recherchée a d'abord été
construite en détail dans (6). Elle a été en même temps résumée dans (5). Ensuite
elle a été reconstruite dans (en collaboration) d'une façon radicalement simplifiée
mais qui est opaque des points de vue méthodologique et explicatif (7).
L’approche initiale (6) – extrêmement
mathématique – possède encore une première apparence tout à fait classique.
Mais en fait elle introduit déjà un certain aspect méthodologique inusuel, à savoir la stratification du processus de construction de
l'expression recherchée. Or,
bien qu’encore embryonnaire et implicite, cet aspect méthodologique est précisément
ce qui a permis de dépasser les difficultés qui bloquaient l'accès à une
relation formellement construite entre une entropie statistique au sens de
Boltzmann et l'entropie "informationnelle" d'une loi de probabilité
de Shannon.
(b) L'arbre de probabilités d'un microétat et l'aube
de la méthode de conceptualisation relativisée
En 1984 est parue la toute première expression de
ce que j’appelle maintenant la méthode
générale de conceptualisation relativisée (MCR) (8). Cette présentation
initiale était encore conçue en relation très intime avec l’organisation
probabiliste spécifique du formalisme quantique, où je distinguais pour la
première fois la structure probabiliste d'arbre
de probabilité d’un microétat. Cette structure est différente de celle, classique, d'un espace de probabilité de
Kolmogorov. Et, d'une façon encore nébuleuse, il apparaissait déjà que – malgré
le fait qu'elle était en train de faire irruption dans l'explicite à la faveur
de l'examen du cas particulier des descriptions quantiques de microétats – cette
structure ne constituait peut-être qu'une instance particulière d'un trait universel
des processus humains de conceptualisation.
Par la suite j’ai explicité séparément les
conséquences que cette nouvelle structure probabiliste arborescente encryptée
dans les algorithmes quantiques, entraîne pour – spécifiquement – les descriptions
de microétats (9), et j’ai en outre mis cette structure en relation analysée
avec des processus épistémologiques d'une part (10,11) et d'autre part avec la
théorie classique des probabilités de Kolmogorov et avec la théorie de
l’information de Shannon (13).
Mais d'autre part, simultanément, je commençais à
élaborer aussi sur un plan général le
concept d'arbre de probabilité d'une entité-objet-de-description absolument
quelconque.
(c) La
structure logique impliquée dans le formalisme quantique
Lorsqu'on examine les caractéristiques logiques de
l'entier ensemble des "propositions" impliquées dans la mécanique
quantique (les assertions quantiques qui peuvent s'avérer vraies ou fausses), il
est difficile d'échapper à la conclusion que la structure algébrique de cet
ensemble est intimement liée à la structure probabiliste
arborescente des descriptions de microétats.
En outre, cette structure n'est pas
un treillis, comme on l'affirme assez couramment. C'est une structure (1) stratifiée,
et qui (2) n'admet pas une conjonction logique – dotée de
signification factuelle – entre toutes deux propositions de l'ensemble
des propositions quantiques (12).
La caractéristique (2) est probablement la plus profonde spécificité de ce qu'on
appelle "la logique quantique". L'on y devine une instance
particulière d'un trait universel qui marque l'unité génétique des conceptualisations probabiliste et logique, mais qui ne peut se
manifester clairement que dans les fondements primordiaux – absolus – des
processus humains de construction de connaissances [5],
[6].
Le travail (12) contient donc la toute première
indication – bien définie et entièrement construite pour le cas particulier des descriptions de microétats
– d'une unité foncière entre la
conceptualisation probabiliste et la conceptualisation logique. Dans la pensée
classique cette séparation n'avait jamais pu être véritablement vaincue (pensons
notamment aux essais de Reichenbach[7]
et aux analyses de Jean-Blaise Grize [8]).
(d) Le
formalisme quantique comme un calcul mathématique avec les contenus sémantiques
des descriptions de microétats
L'élucidation mentionnée ci-dessus (du moins selon
mes propres standards) de la structure probabiliste et de la structure logique impliquées
dans le formalisme quantique, et la relation de ces structures avec des
caractères épistémologiques qui paraissaient être tout à fait généraux, permirent
d'esquisser (en 1993) une présentation de la théorie quantique comme un calcul mathématique avec les contenus
sémantiques des descriptions de microétats, réalisé à l'aide de vecteurs
Hilbert (11). Ceci fut la première indication claire de la possibilité d'une épistémologie générale et formalisée –
même formalisable en termes mathématiques
– et qui en outre soit directement enracinée dans le réel physique et exprimée
en harmonie avec la microphysique actuelle.
Cette indication a induit dans mes recherches une claire
bifurcation, à partir de 1993.
D’une part je continuais de poursuivre
le but de décoder l’organisation épistémologique-probabiliste-logique sous-jacente
au formalisme de la mécanique quantique.
Mais d’autre part je poursuivais
désormais résolument l’élaboration indépendante d’une méthode de
conceptualisation générale et autosuffisante,
enracinée dans le réel physique et fondée sur un type descriptionnel qui
généralise celui des descriptions de microétats en en incorporant toute
l'essence et celle-ci seulement. Désormais ce type descriptionnel était
clairement reconnu comme étant primordial et universel.
La
Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) (15,16,17)[9]
Il apparaissait de plus en plus clairement que les
descriptions quantiques de microétats ont les deux suivantes spécificités
majeures.
* L'enracinement de chaque description quantique de
microétat dans – directement – le réel physique a-conceptuel, via une opération
physique de radicale création du microétat-à-étudier.
*
La relativisation de chaque telle
description, à trois éléments descriptionnels:
- l'opération de génération du
microétat-à-décrire ;
- ce microétat lui-même ;
- une "vue" de
qualification par des opérations conceptuelles-physiques de "mesure".
Une fois que ceci a été remarqué, une analyse
approfondie révèle que toute
description naturelle implique les trois
relativités mentionnées, mais plus ou moins radicalement (quelquefois d'une
manière évanescente ou entièrement occultée par des caractères neurobiologiques
"câblés" génétiquement), et que tout
enchaînement de descriptions, si l'on descend jusqu'à ses tout premiers débuts,
y révèle des enracinements directs dans du réel physique a-conceptuel via des
descriptions du type qui généralise l'essence des descriptions quantiques.
J'ai donc développé la méthode de
conceptualisation relativisée en la fondant sur l'exigence explicite des caractères mentionnés.
Ceci induit dans le volume du conceptualisé
une structuration globale en forme d’un réseau
de chaînes de descriptions relativisées de plus en plus complexes. Ici et
là deux ou plusieurs chaînes se rencontrent dans un "nœud descriptionnel".
Et chaque chaîne s'enracine dans du réel physique a-conceptuel via des
descriptions du type qui synthétise l'essence des descriptions quantiques. J'ai
dénommé les descriptions de ce type, des descriptions
de base "transférées" (sur des enregistreurs d'appareils).
Il s'agit là d'un type descriptionnel qui est
entièrement ignoré par la pensée et les langages usuels, de même que par la
logique classique, les probabilités classiques et par l'entière science
classique; notamment par l'entière physique macroscopique [10].
Les disciplines classiques sont exposées comme si
la construction des descriptions qu'elles contiennent pouvait s'accomplir en
utilisant quasi exclusivement du langage ;
du langage conçu comme une sorte de miroir qui formerait juste des images des entités et des faits dont il
est question, qui, eux, préexisteraient
(cf. l'indication bibliographique très importante de la note 5, d'un ouvrage
célèbre de Wittgenstein). La grammaire et la logique classique tendent à
occulter les opérations physiques qui
interviennent radicalement dans la construction de certaines descriptions d'entités
physiques, même dans la vie courante. Tandis que dans nombre de sciences de la
nature – notamment en microphysique – les opérations physiques ont souvent un
rôle tout simplement central dans la construction des descriptions.
Or MCR, par les descriptions de base transférées, pénètre en dessous de tout langage et implante explicitement les
racines de la conceptualisation humaine directement dans le réel physique
a-conceptuel, à l'aide d'opérations physiques-conceptuelles radicalement
créatrices. En effet toute description de base transférée comporte par
construction une opération physique
qui agit dans du réel physique inconnu, encore jamais qualifié, et y crée entièrement une entité-objet-de-descriptions
qui avant n'existait pas et qui émerge encore strictement non connue elle
aussi. Cette entité-à-décrire est ensuite hissée sur le plancher du volume du
conceptualisé, en la soumettant à des opérations de qualification primordiale,
toute première, consistant en "interactions de mesure". Je dis
"sur le plancher" parce que le résultat de ces "interactions de
mesure" n'est qu'un amas de marques observables sur des enregistreurs
d'appareils, dépourvu de toute structuration conceptuelle, dépourvu même de toute organisation d'espace et de temps. MCR explicite
entièrement comment, une fois qu'un tel amas a été constitué, on peut lui
associer une organisation probabiliste "primordiale" qui est vide de tout modèle du genre "objet" au sens classique, et – corrélativement – est elle aussi foncièrement
dépourvue de toute structuration d'espace et de temps. MCR explicite
ensuite comment, à partir de cette organisation probabiliste primordiale, on
peut construire des modèles du type "objet" (au sens classique), à
organisation d'espace-temps "causalisante". Et ensuite MCR montre
comment ont peut continuer les processus de conceptualisation amorcés ainsi, en
élaborant des chaînes indéfinies de
descriptions – i.e. de "sens" – de plus en plus complexes, qui se
combinent et constituent des systèmes
de conceptualisation.
Dans MCR les processus de la conceptualisation sont représentés, et normés,
depuis leur naissance est jusqu'à leur limite métaphysique.
En conséquence de l'explicitation du fait que
toute chaîne descriptionnelle s'avère être enracinée dans le réel physique
a-conceptuel via des descriptions de base transférées, la structuration MCR des processus de conceptualisation
esquissée ci-dessus induit deux effets majeurs qui n'avaient pas été requis au
départ, ni même prévus.
* Elle met en évidence une coupure qui traverse l’entier volume des conceptualisations humaines.
Cette coupure sépare l'ensemble des processus de conceptualisation, en une couche
primordiale mais jusqu'ici ignorée constituée
de descriptions de base transférées, et
une strate d'épaisseur non limitée dont les briques sont des modèles d' "objets" au sens
classique, tirés des descriptions transférées
primordiales, et qui permettent une pensée classique (dans le cadre de MCR ces modèles doivent être accomplis
selon des règles spécifiées).
Cette coupure générale [(descriptions transférées)-(modélisations classiques)] inclut
la fameuse "coupure quantique-classique" tout en l’expliquant. Cependant
que le concept MCR général de
description de base transférée, inclut
les descriptions de microétats réalisées dans la mécanique quantique (cf. (16)
et surtout (17)).
* L'impossibilité de
"connaître" du réel-en-soi, affirmée par Kant depuis presque un quart
de millénaire et admise par les philosophes de manière quasi unanime, mais
ignorée par beaucoup de penseurs dans le domaine des sciences de la nature,
s'impose déductivement, unissant ainsi le domaine de la rationalité, à
celui du métaphysique. Donc MCR
organise de A à Z le volume intérieur du conceptualisé, en partant du réel physique
a-conceptuel et en atteignant le métaphysique qui échappe à la rationalité.
Mentionnons maintenant quelques caractéristiques globales de MCR.
- MCR est accomplie d’emblée d’une manière "formalisée qualitativement".
-
Elle assigne constamment un rôle central
à ce qu'on y dénomme le fonctionnement
conscience de l’observateur-concepteur : c’est ce fonctionnement conscience qui, pas à pas et librement,
décide du prochain but de
conceptualisation, donc d'un choix – en général constructif – de l’opération de
génération de l’entité-objet-de-description et de la vue qualifiante, donc de
la nouvelle direction de conceptualisation imposée. Mais
l’élaboration technique de chaque cellule
descriptionnelle, isolément, est, elle, dictée par le formalisme qualitatif de la
méthode.
Il s'ensuit qu'un ordinateur – à lui seul – ne pourra jamais
conceptualiser selon MCR car, le long
d'une chaîne descriptionnelle, il ne "saura" pas comment passer
"automatiquement" d’une cellule descriptionnelle achevée, à la
suivante. Mais un ordinateur muni d’un
programme obéissant à la méthode, s’il était en outre guidé par un homme qui y
inscrirait (dans le langage de la méthode) ses propres buts de description
suggérés par ses propres curiosités, travaillerait pour cet homme là exactement
comme le requiert la méthode.
Ceci pourrait intéresser les informaticiens et
notamment les roboticiens, mais aussi plus généralement tous ceux qui tentent
d’informatiser des modélisations de systèmes complexes.
- Dans MCR les systématiques relativisations descriptionnelles excluent tout
glissement dans du "relativisme": en effet les relativisations
descriptionnelles sont garantes d'une restreinte mas parfaite rigueur, précision,
donc elles sont à directement opposer à tout vague "relativistique".
La confusion entre relativisations et relativisme est à éradiquer radicalement.
- L’émergence et l’élaboration de
connaissances sont traditionnellement étudiées d’un point de vue fondé sur
des données psychologiques et neurobiologiques et dans l’esprit d’un compte
rendu neutre concernant les faits naturels
qui sont impliqués, tels qu'ils peuvent être perçus, c'est-à-dire en excluant comme
"non scientifique" tout autre but hormis celui de construire des connaissances
concernant les faits naturels. Les approches cognitivistes modernes continuent
cette tradition: au départ toute idée de but supplémentaire face à celui de
construire des connaissances sur des faits naturels, est rigoureusement évitée.
Cependant que MCR – comme le souligne
sa dénomination – est une structure méthodologique,
normative,
construite délibérément de manière à protéger contre toute insertion de faux
absolu qui par la suite puisse agir comme un germe de faux problèmes ou de
paradoxes.
C'est le but majeur de MCR, mais pas
le but descriptionnel unique qu'elle peut loger dans son cadre. En effet, toujours
par construction, MCR permet de
développer dans son cadre des processus de conceptualisation qui soient optimisantes
face à tout autre but descriptionnel,
différent de son but majeur, à condition seulement que ce but soit bien défini
et poursuivi explicitement. Car la liberté, pour l'observateur concepteur qui
est l'œuvre, de choisir comme il veut, le long d'une chaîne de descriptions, la
succession des entités-objet-de-description considérées et les grilles de
qualification utilisées, permet d'orienter les buts descriptionnels locaux de
manière à ce que les descriptions enchaînées servent tout but descriptionnel
global que l'on désire réaliser.
Il en
résulte que MCR est structurellement ouverte à l'incorporation des processus
d'invention technique ou artistique.
Enfin, je mentionne les résultats suivants
accomplis à ce jour dans le cadre de MCR.
* Dans le cadre de MCR les deux conceptualisations humaines les plus générales, la
conceptualisation logique et la conceptualisation probabiliste, ont été d'abord
soumises à une analyse critique puis reformulées en termes "génétiques"
qui explicitent la genèse de toute structure logique ou probabiliste et en
garde trace dans les notations. Dans leurs reformulations MCR génétiques les
conceptualisations logique et probabiliste s’unifient
en profondeur, tout en s'étendant au-delà de leurs
domaines classiques (cf. (15), (16) et surtout (17)).
* MCR a permis de résoudre une difficulté majeure de la
conceptualisation probabiliste classique, à savoir le fait qu'à ce jour même aucune procédure générale n'a été définie
pour construire la loi de probabilité factuelle,
dans une situation factuelle donnée qui est unanimement considérée comme étant
"probabiliste". J'ai dénommée ce fait l'aporie de Kolmogorov parce que c'est Kolmogorov lui-même qui l'a
signalé avec le plus de vigueur à partir de 1983 et qui, à cause de cette
circonstance tout simplement sidérante et scandaleuse a déclaré qu'il
considérait désormais sa théorie des probabilités comme un chapitre des
mathématiques pures, dépourvu de toute applicabilité pratique
! (cf. (17) mais surtout (23)).
La solution MCR de l'aporie de Kolmogorov, telle qu'elle se trouve exposée dans (23), consiste en une procédure pratique pour définir la loi de probabilité
factuelle qui correspond à une situation probabiliste donnée. En outre le
travail cité contient aussi l'élaboration d'une équation qui exprime la
cohérence formelle entre les données qui caractérisent la procédure pratique mentionnée
pour, spécifiquement, la situation probabiliste particulière considérée et
d'autre part le théorème abstrait et général des grands nombres.
* Le contenu de "sens" de
la théorie des communications d'information [11]
de Shannon – dont on affirmait qu'elle « ne comporte aucune sorte de "sens" » ce
qui évidemment n'est pas concevable –
est identifié et localisé (17).
* MCR a permis de définir des mesures
de complexité qui préservent l'entier contenu sémantique de l'entité considérée (17).
* MCR a permis de reconstruire dans son cadre une représentation – bi-dimensionnelle – du concept de temps
qui, nous semble-t-il, élucide plusieurs aspects de base reliés à ce concept
(temps-changement, temps-psychisme, temps "physique", mesures de
temps) (17).
L'Infra-[Mécanique Quantique] (IMQ)
Cependant même que la méthode générale de
conceptualisation relativisée se constituait, la structure des racines de cette méthode, cachées dans les
algorithmes mathématiques de la mécanique quantique, s’élucidait elle aussi progressivement,
par des va-et-vient. Ce processus a finalement conduit à une représentation
explicite et accomplie de l'entière stratégie cognitive encryptée dans le formalisme
quantique, ainsi que de son résultat descriptionnel. J'ai dénommée cette
représentation l'infra-[mécanique
quantique] [12]((18), (19)).
L'infra-[mécanique quantique] se
rattache à la fois à mes recherches de physique et à mes recherches
épistémologiques:
- d’une part l'infra-[mécanique
quantique] fonde enfin MCR dans la
mécanique quantique d’une manière explicite et entièrement construite;
- d’autre part l'infra-[mécanique
quantique] constitue une discipline
nouvelle, indépendante et autosuffisante, dont la nature est peut-être sans
précédent, car c'est une discipline physique-épistémologique.
L’infra-[mécanique quantique] est
une description des microétats strictement qualitative
qui a été construite en faisant table
rase du formalisme mathématique de la mécanique quantique et en s’avançant,
à partir de zéro, sur la base – exclusivement – des contraintes qu’un être
humain qui veut engendrer des connaissances concernant des
"microétats" inobservables,
subit d'un côté de la part de la situation
cognitive dans laquelle il se place et d'un autre côté de la part des
exigences qu’imposent les modes humains généraux de conceptualiser.
Ceux qui connaissent le formalisme
quantique pourront en reconnaître l’essence dans la forme descriptionnelle émergée
à l’intérieur de l’infra-[mécanique quantique]. Mais ils y identifieront
également des aspects que les algorithmes quantiques cachent et dont l’importance fondamentale saute aux yeux.
Dans ces conditions il semble
d’emblée vraisemblable qu’un face-à-face entre l’infra-[mécanique quantique] et
le formalisme mathématique de la mécanique quantique pourra aboutir à une élucidation
simultanée et cohérente de l'ensemble des problèmes d’interprétation qui
affligent ce formalisme depuis déjà un siècle[13].
Perspective
Ainsi les deux lignées séparées de mes recherches
– l’une consacrée à la physique et l’autre épistémologique – qui depuis 1993 s'étaient installées par
bifurcation, actuellement se rejoignent. Et la jonction induit un projet
nouveau, celui d'accomplir une mathématisation
de MCR dans des termes vectoriels, mais qui affaiblissent convenablement
les contraintes du formalisme Hilbertien de la mécanique quantique, trop
restrictives au niveau de généralité de MCR,
tout en restreignant ce formalisme dans le fini,
donc dans le discret, et en le rendant ainsi strictement effectif [14].
Ce projet, s'il se réalise, offrira
une méthode générale et mathématisée de conceptualisation, protégée contre
toute insertion de germes de faux problèmes et de paradoxes. Cette méthode
mathématisée de conceptualisation incorporerait en particulier une mécanique quantique libérée de l'ensemble des
problèmes d'interprétation et ayant le statut épistémologique d'un calcul mathématique avec les contenus
sémantiques particuliers des
descriptions de microétats.
Le
Centre pour la Synthèse d'une Epistémologie Formalisée (CeSEF)
et
L'association
pour le développement de MCR (adMCR)
En 1994, bien avant de quitter mes fonctions de
professeur à l’Université de Reims, j’ai pris l’initiative de fonder un Centre pour la Synthèse d’une épistémologie Formalisée (CeSEF).
Le but poursuivi par ce Centre a été formulé dans un manifeste publié chez
Gallimard, dans la revue Le Débat (21).
Le livre collectif Quantum
Mechanics, Mathematics, Cognition and Action: Proposals for a Formalized
Epistemology (22) rend compte de
résultats et perspectives qui s’étaient formés au cours des travaux du CeSEF jusqu’à la date respective.
En 2009 a été constituée une association pour le développement de MCR (adMCR).
L'un des buts de cette association est le
développement explicite d'une Ingénierie
Systèmes Relativisée (ISR) qui englobe explicitement dans MCR la représentation – normée selon MCR – de processus d'invention et de
réalisation d'objets techniques [15].
Corrélativement devrait prendre forme une "systémique relativisée" au
sens de MCR.
Un espoir et une
déclaration de foi
Je
prends la liberté d'exprimer l'espoir que plus tôt ou plus tard l'on pourra
élaborer une connexion profonde et cohérente entre MCR et les approches pratiquées actuellement en psychologie,
neurobiologie, dans les sciences cognitives, et dans les sciences
informatiques. Si une telle jonction s'accomplissait, notre compréhension de
nos modes de produire des connaissances, des techniques et des artefacts, ferait
un grand bond en direction d'une unification universelle de la pensée humaine.
Cette dernière affirmation me conduit,
pour clore, à une déclaration de foi.
J'ai la conviction
qu'une unification de l'entière
pensée humaine rationnelle – la physique inclue – est possible. Mais je suis également convaincue qu'elle n'est
possible que par une voie purement méthodologique qui ne
règle que le déroulement des
processus de conceptualisation, pas
les contenus de ces processus.
Notamment, toute voie
d'unification qui tente de mélanger une représentation conçue initialement comme
une réponse spécifique à telle ou telle situation cognitive et problème
particuliers, avec des représentations qui impliquent d'autres sortes de
situations cognitives et de problèmes, me paraît être vouée à l'échec.
De même, me paraît être
vouée à l'échec toute tentative d'accomplir une unification dotée d'un degré non
négligeable de généralité, mais qui serait conduite en état de cécité
méthodologique.
Je pense que dans l'état
présent de complexité des représentations humaines de domaines de la réalité (physique,
psychologique, sociale) où la danse des points de vues, des situations
cognitives, des opérations physiques ou abstraites, des outils qui sont
impliqués, est devenue tellement diverse et sauvage, il devient finalement clair
comme l'eau de roche que l'unique sorte concevable d'organisation universelle et d'une
"unification" correspondante de la pensée, ne peut être que méthodologique.
Je pense que cela crève désormais les yeux que lorsqu'on jongle à la fois avec
des petitesses et des gigantismes des dimensions d'espace-temps dont on ne
perçoit pas les bornes et avec des degrés d'abstraction ou de précision
matérielle dont la frontière n'apparaît plus, et lorsque les réalisations techniques
suivent de si près les constructions théoriques desquelles elles proviennent, des
considérations fondées exclusivement sur tel ou tel aspect particulier ( quantité
(le nombre de microsystèmes à
considérer afin de définir le "passage" de la conceptualisation
quantique à la conceptualisation classique), type d'outils et traitements
mathématiques (comme dans le cas des théories des cordes), nature des entités
impliquées (organiques ou inorganiques), etc.) ne peuvent même pas suffire pour
des unifications locales si l'on
désire qu'elles ne soient pas superficielles.
Seule une méthode de conceptualisation générale et
appliquée communément, peut viser à organiser la pensée humaine d'une manière
qui conduise à une unification qui soit universelle et profonde nonobstant la
variété illimitée que nos
interactions cognitives avec du "réel" induisent irrépressiblement
dans nos représentations d' "entités réelles", et sans nullement violer cette variété.
[1] Un numéro entre parenthèses envoie à la
publication portant le même numéro dans la liste des travaux indiqués sur ce
site.
[2] Neumann, J.,
Von, Mathematical foundations of quantum mechanics, Princeton University
Press, 1955.
[3] Dirac a défini les quantités dynamiques assignées
à l' "état" d'un
micro-système, comme ce qui évolue
cependant que les caractéristiques du système
impliqué – masse charge, spin – restent constantes.
[4] Wigner, E. P.,
in Perspectives in Quantum Theory, W. Yourgrau and A. van
der Merwe, eds., MIT Press, 1971.
[5] Wittgenstein, Remarks
on Logical Form, Aristotelian Society, 1929 (texte d'une conférence non
prononcée).
[6] Cette question de la non-généralité d'une
conjonction logique est vraiment très
fondamentale (cf. un traitement explicite et détaillé dans (16) pp. 226-229
et (17) pp. 172-176 et 259-262). Ce traitement, dans les deux ouvrages cités,
inclut une citation-clé extraite du travail de Wittgenstein cité ci-dessus, qui
permet de comprendre que pour ceux qui n'ont pas longuement fréquenté les
fondements de la mécanique quantique, la chance était quasi nulle d'atteindre la strate absolument primordiale de
conceptualisation où l'unité génétique
des conceptualisations logique et probabiliste peut être perçue, ainsi que la
voie par laquelle cette unité s'accomplit.
[7] Reichenbach, H, Introduction à la logistique,
Herman 1939.
[8] Grize, J-B, in Logique et connaissance scientifique, Encyclopédie de la Pléiade,
pp. 135-288, Gallimard 1967.
[9] La méthode ce Conceptualisation relativisée a été
exprimée publiquement dans chacune de ses phases. Ici nous ne mentionnons que
les publications les plus récentes (2202 et 2006) qui sont aussi les plus
complètes et élaborées.
[10] Pourtant l'on pratique souvent des variantes plus ou
moins "parfaites" de description de base transférées, à tous les niveaux de la conceptualisation,
macroscopique ou même cosmique, pas seulement au niveau microscopique où sont
logées les descriptions quantiques de microétats. Les descriptions de ce type
ignoré se révèlent être caractéristiques de toute
collecte de données strictement premières concernant une entité réelle qui
n'avait été qualifiée jamais avant, à l'aide de la grille de qualification
considérée, et d'ailleurs même si l'entité considérée est de nature psychique.
[11] Dénommée aussi, faussement, théorie de l' "information", ce qui conduit à une série indéfinie de confusions.
[12] "Infra" est à lire "en dessous le
formalisme mathématique de la mécanique quantique ou encrypté dans ce
formalisme".
[13] Ce face-à-face est en cours d’élaboration (20). Il semble conduire à une re-formulation de la mécanique quantique où les modifications formelles – en tant que telles – sont minuscules, mais les changements induits par ces modifications formelles dans la sémantique associée au formalisme, sont radicaux et clarifiants.
[14] Une autre mathématisation, en termes de la
théorie des catégories, a déjà été sommairement esquissée (cf. dans (16)) et
elle paraît être éclairante sur le plan conceptuel. Mais pour des applications elle est nettement moins utilisable que pourrait
l'être une mathématisation en termes de vecteurs Hilbert.
[15] L'ingénieur-systèmes Henri Boulouet de PSA
Peugeot-Citroën élabore actuellement dans le cadre du Laboratoire CEDRIC du
CNAM une thèse d'état ayant ce but.